- Pourquoi ChatGPT ne remplacera pas votre tarologue
(malgré ses promesses) - 13 janvier 2026 - Tarot de Marseille, La BD du futur - 14 juin 2017
Merci à notre auteur contributeur Laurent Edouard, Tarologue, pour cet article.
Des millions de personnes confient aujourd’hui leurs peines de cœur ou leurs angoisses à des agents conversationnels comme ChatGPT plutôt qu’à un humain. Les outils d’IA promettent des réponses immédiates, anonymes et gratuites. Alors, à quoi bon consulter encore un voyant ou un tarologue ? Après vingt-cinq ans de pratique du tarot psychologique, je constate que les IA prennent une partie du terrain… mais qu’elles ne font pas le même métier.

Les IA, nouveaux confidents de nos états d’âme
En quelques années, les grandes IA conversationnelles sont devenues des confidents à portée de main. On leur raconte ses doutes, ses histoires d’amour compliquées, ses décisions à prendre, comme on le faisait autrefois avec un voyant, un tarologue ou un ami proche.
Plusieurs enquêtes montrent que beaucoup de personnes les utilisent déjà comme soutien émotionnel : chercher du réconfort, « parler à quelqu’un » quand personne n’est disponible, obtenir un conseil rapide. Pour certains, cela a un véritable effet apaisant. Pour d’autres, c’est déroutant : la sensation d’avoir beaucoup parlé… sans vraiment être entendu.
Dans le même temps, des associations de santé mentale et des organismes officiels mettent en garde : ces outils ne sont pas des psys, ni des médecins. Ils peuvent parfois minimiser un danger, répondre à côté ou, au contraire, produire des messages alarmants sans accompagner vraiment la personne.
Ce que l’IA vous donne… et ce qu’elle ne pourra jamais faire
Je travaille avec le Tarot de Marseille, dans une démarche psychologique, depuis plus de vingt-cinq ans. Je ne fais pas de diagnostic médical, je ne traite pas de maladie, je ne remplace ni un psy ni un médecin. Mon travail consiste à utiliser le tarot comme support de projection de ce que la personne rejoue dans sa vie, notamment dans sa vie amoureuse, et à l’aider à clarifier ses décisions.
Depuis quelques années, je vois arriver un nouveau phénomène : des clients me consultent après avoir longuement discuté avec une IA. Certains me montrent même des tirages automatisés de tarot générés par des applications.
Sur les demandes « légères », l’IA joue clairement les trouble-fête : besoin d’un petit tirage « pour voir », envie d’être rassuré rapidement sur une relation, curiosité sans vraie implication. Pour ce type de demandes, l’IA fait presque jeu égal avec les formes de voyance les plus basiques. Elle produit des textes rassurants, des phrases qui sonnent juste, des conseils de bon sens. Elle exploite très bien ces phrases suffisamment générales pour que chacun ait l’impression qu’elles s’adressent à lui ; vous savez, ces horoscopes que tout le monde trouve « troublants de justesse » alors qu’ils disent la même chose à des millions de personnes.
Autrement dit, une partie des consultations impulsives, de curiosité, qui formaient autrefois « l’entrée de gamme » de la voyance, passe maintenant par des oracles numériques.
Un accompagnement symbolique, pas une thérapie
Avant d’aller plus loin, il est important de clarifier une chose.
Le tarot psychologique, tel que je le pratique, n’est pas une psychothérapie ni un acte médical. Je ne pose pas de diagnostic, je ne prescris pas de traitement, je n’ai pas le titre de psychologue ou de psychothérapeute. Mon travail consiste à écouter une demande (souvent amoureuse), utiliser le tirage comme médiateur symbolique de ce que la personne rejoue dans sa vie, et l’aider à mettre en mots ce qu’elle ressent, ce qu’elle répète, ce qu’elle évite.
Lorsque j’identifie une situation qui dépasse ce cadre (violence conjugale, crise grave, symptômes inquiétants), mon rôle est justement de dire : « Ce n’est pas du ressort du tarot, il vous faut un médecin, un psy, un service spécialisé. »
Les IA, elles, n’ont ni diplôme, ni responsabilité personnelle. Elles fonctionnent avec des règles de sécurité générales : elles évitent certains sujets, renvoient parfois vers des numéros d’urgence, mais ne peuvent pas, à elles seules, accompagner une situation complexe ou dangereuse.
Ce que l’IA ne voit pas : corps, ton, silences
Un agent conversationnel est aveugle et sourd. Il ne voit ni votre visage, ni vos mains qui hésitent sur les cartes. Il ne perçoit ni la colère contenue, ni les larmes retenues, ni l’ironie défensive. Il ne sait pas si vous êtes effondré devant votre écran ou si vous posez votre question à la va-vite entre deux messages.
Une séance de tarot psychologique repose aussi sur tout cela : la manière dont la question est posée (les hésitations, les ambiguïtés), la façon de manipuler le jeu, de regarder les cartes, de les commenter, les réactions aux interprétations : résistance, soulagement, colère, tristesse.
Juliette face à son ex violent : quand l’IA banalise le danger
Je pense à Juliette (prénom modifié), qui arrive en consultation après trois semaines de discussions avec ChatGPT. Elle me montre son écran : des pages et des pages où elle demande si elle doit « donner une seconde chance » à son ex. L’IA lui parle de communication, de pardon, de compromis. Jamais elle ne lui demande : « Mais pourquoi avez-vous peur de lui ? Que s’est-il passé exactement ? »
En dix minutes, le tirage révèle ce que Juliette n’osait pas dire : il l’isolait, la contrôlait, explosait de rage pour un rien. L’IA cherchait à résoudre un problème relationnel. Moi, je devais nommer un danger.
La première chose que nous avons faite ensemble a été de remettre la sécurité au centre : de quoi a-t-elle réellement peur, qu’a-t-elle déjà subi, quels signaux ignore-t-elle ?
Dans ce genre de situation, ce qui fait la différence, ce n’est pas un « meilleur texte ». C’est une présence humaine capable de dire : « Ce que vous me racontez est grave. Parlons d’abord du danger, ensuite des sentiments. »
Une mémoire de relation, pas seulement une mémoire de texte
Les grands modèles d’IA gardent aujourd’hui en mémoire un long fil de conversation. Techniquement, ils se souviennent très bien de ce qui a été écrit plusieurs pages plus haut. Mais cette mémoire est purement textuelle : elle n’est ni affective, ni biographique.
Un agent conversationnel ne garde pas en lui l’empreinte d’années de vie partagées en consultation. Il ne se demande pas comment la personne a évolué depuis l’an dernier. Il ne ressent ni inquiétude, ni fierté, ni doute sur ce qu’il lui a répondu.
Un tarologue qui suit quelqu’un depuis longtemps peut, au contraire, rappeler un ancien tirage, une décision importante, une rupture passée. Il voit se dessiner des cycles : la manière de choisir ses partenaires, de supporter l’inacceptable, de fuir certaines conversations.
Cette mémoire relationnelle permet de dire, par exemple : « Vous me décrivez presque mot pour mot la situation d’il y a trois ans, avec une autre personne. Qu’est-ce qui se rejoue ? » Ce type d’interpellation n’est pas une prouesse technique, c’est une responsabilité humaine.
Le tarot comme miroir vivant, pas comme dictionnaire de symboles
Beaucoup d’outils en ligne réduisent le Tarot de Marseille à un catalogue de mots-clés. Chaque carte est associée à une liste d’éléments (« choix », « rupture », « stabilité », « passion ») qu’un programme combine pour produire un texte qui tient à peu près debout.
Dans une approche psychologique, le tarot fonctionne autrement. Ce qui compte, ce n’est pas seulement la carte, mais sa place dans le tirage, son orientation, les autres cartes qui l’entourent, et surtout l’histoire précise de la personne à ce moment-là.
Deux tirages identiques n’ont pas le même sens pour une femme de 25 ans qui sort d’une première rupture et pour un homme de 55 ans envisageant de quitter un mariage de trente ans. Le tarot devient alors un miroir vivant : il met en scène, sous forme d’images, ce que la personne porte déjà en elle, parfois sans le savoir.
Une IA est très forte pour produire un texte plausible à partir de ce dictionnaire symbolique. Mais elle ne participe pas à la construction du sens avec la personne. Elle ne partage ni le silence, ni le malaise, ni le déclic qui parfois se produit en regardant une carte.
Ce que les praticiens humains doivent assumer
Les IA ne sont pas les seules en cause. Une partie de la voyance humaine fonctionne, elle aussi, sur des généralités, des promesses excessives, une absence totale de limites. Il faut le reconnaître avec honnêteté : dans certains cas, un agent conversationnel prudent peut faire moins de dégâts qu’un voyant sans scrupules.
Pour autant, lorsque la pratique est sérieuse, elle repose sur quelques principes simples : ne pas se faire passer pour un médecin ou un psy, poser clairement les limites du tarot, refuser d’alimenter les illusions dangereuses (par exemple sur un ex violent), et aider la personne à décider en conscience, pas décider à sa place.
Une IA ne peut pas signer un code de déontologie, ni perdre sa réputation si elle dérape. Un praticien humain, si.
Alors, l’IA a-t-elle tué le tarot ?
Les oracles numériques ont clairement changé le paysage. Ils ont pris une partie des consultations de curiosité, des petites questions rapides, des demandes de réassurance. Ils offrent un « tarot de poche » permanent, accessible en quelques secondes.
Mais ils ont aussi mis en lumière ce qui fait la valeur d’une rencontre humaine autour des cartes : une présence incarnée qui supporte les émotions fortes, une mémoire de la relation au fil du temps, une parole qui peut dire non, poser des limites, orienter ailleurs, et un usage du tarot comme miroir vivant, pas comme machine à prédire.
L’IA n’a pas tué le tarot. Elle a poussé ceux qui le pratiquent sérieusement à préciser ce qu’ils font vraiment : non pas lire l’avenir à la place des gens, mais les aider à se regarder en face, à nommer leurs scénarios, à prendre leurs décisions en connaissance de cause.
Et vous, la prochaine fois que vous hésiterez entre ChatGPT et un tarologue, demandez-vous : ai-je besoin d’un texte rassurant ou d’un miroir exigeant qui m’aide à regarder ma réalité en face ?

